Bohumil Hrabal (1914 - 1997) écrivain tchèque aimant son peuple et sa bière, est surtout connu pour ses romans Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, La Chevelure sacrifiée, Trains étroitement surveillés et beaucoup d’autres. Bien qu’il ait débuté sa carrière d’écrivain assez tardivement, il est devenu un très grand romancier non seulement dans son pays natal mais aussi à l’étranger. Également connu à travers les adaptations cinématographiques de ses oeuvres, Hrabal a suivi les pas de son prédécesseur Jaroslav Hašek. Ainsi il a crée sa propre prose populaire.

Le palabreur tchèque
Traduit en français dès les années soixante, le palabreur tchèque a su conquérir les lecteurs français, notamment avec le roman Une trop bruyante solitude (1976), qui a été traduit dans plus de onze langues. Hrabal a dit à propos de ce roman "…c’est le premier livre de ma vie dont je suis satisfait ; je dirais même que je n’ai vécu que pour écrire ce livre. "
Un des thèmes principaux de ce roman est l’obsolescence. Le personnage principal, Hanta, un ouvrier, représentant d’une époque révolue, est en contact quotidien avec les livres condamnés à être pilonnés. Pour présenter son personnage Hrabal dit : " j’ai passé quatre ans à emballer du vieux papier. J’ai réuni ce Hanta, cet ouvrier, cet ivrogne, un homme instruit aussi, pour en faire ce personnage qui hante La Bruyante solitude"

Bande dessinée
Une adaptation expérimentale en bande dessinée par trois artistes lyonnais : le scénariste Lionel Tran, le dessinateur Ambre et la photographe Valérie Berge, témoigne de la force du roman. Cette forme littéraire très populaire en France reste cependant assez méconnue pour les lecteurs tchèques.

L’adaptation évoque essentiellement la lecture et la vision personnelle des trois artistes. Le roman à la base tragi-comique est repris surtout dans sa dimension dramatique. Les auteurs ont procédé en trois étapes.

D’abord le scénariste a dû choisir les passages du roman, les découper et les placer de manière à retrouver une cohérence et une logique dans sa trame narrative. Lionel Tran a opté pour une approche réaliste d’Une trop bruyante solitude, mettant en avant les deux thèmes majeurs du roman : la disparition d’une culture liée au livre et la disparition d’un monde ouvrier devenu obsolète.

"Le roman est un monologue dont le narrateur vit très peu de choses, il est essentiellement plongé dans ses pensées, ses souvenirs, d’où l’idée de restituer la subjectivité fluctuante du personnage."
Cette méthode peut rappeler celle de Hrabal qui découpait certaines parties de ses brouillons pour en faire ensuite des "collages".

Photographie 
Ensuite la photographe Valérie Berge a réalisé plusieurs séries de photos choisissant des lieux chargés d’émotions évoquant la vie et les sentiments du personnage. "J’ai essayé de faire en sorte que chacune des photographies soit dépositaire de souvenirs -personnels ou collectifs- liés à un sentiment de perte."

Ce travail a été fait à Lyon dans de vieux quartiers ouvriers de Vaise et de Villeurbanne. Lyon étant réputé pour sa ressemblance avec Prague. Enfin le dessinateur Ambre a travaillé directement d’après les photographies de Valérie Berge. A première vue son trait restitue une vision sombre, comme s’il voulait laisser pré sentir le destin tragique de Hanta, ses efforts inutiles pour sauver des livres, cet héritage culturel en passe d’être détruit. Cette idée est accentuée par une technique graphique utilisant la plume et l’encre, qui complète l’écriture et laisse le lecteur s’abandonner à sa propre interprétation. " Avec Une trop bruyante solitude j’ai cherché à faire quelque chose de très réaliste mais qui soit en même temps un espace mental. Nous sommes dans la tête de Hanta, dans sa perception.

La bande dessinée a été présentée dans le cadre de Bohemia Magica -saison de la culture tchèque en France- avec une exposition inédite tout d’abord à Lyon puis au Festival International de la bande dessinée à Angoulême, ainsi qu’au salon du livre de Bordeaux. Cette exposition plonge le visiteur dans l’univers mental de Hanta. A l’aide de décors incroyables, les auteurs ont su créer un espace mental qui guide le visiteur à travers les pensées et les sentiments de Hanta. Un lit avec un baldaquin constitué de milliers de livres sauvés du pilon, une arche de livres empilés, un cimetière de livres les uns sur les autres déjà "déchiquetés" ainsi qu’un film en images de synthèse restituant les visions alcooliques de Hanta, constituent les temps forts de cette installation. Plus le visiteur avance plus il est happé par un flot d’émotions rare.
"Le choix de nous concentrer sur ce que ressentait Hanta avait l’inconvénient de laisser beaucoup d’éléments visuels très forts de côté. Nous pensions au départ monter une exposition "classique", avec des planches et des photographies. La réalisation de l’album était déjà bien avancée quand nous avons réalisé qu’une telle exposition passerait à côté du projet. L’idée de matérialiser certaines des idées de Hrabal s’est aussitôt imposée : si notre album plongeait le lecteur dans la tête de Hanta, il fallait que l’exposition permette au spectateur de revivre cette expérience."

Au printemps 2004 Bohumil Hrabal fêterait son 90ième anniversaire. A cette occasion les auteurs souhaiteraient présenter leur bande dessinée tout comme l’exposition en République Tchèque. Ainsi ils voudraient partager avec le public tchèque leur adaptation, leur vision et les émotions que le roman a suscité en eux. La bande dessinée est éditée chez "Six pieds sous terre" et distribuée au niveau national dans la plupart des librairies généralistes et spécialisées en bande dessinée.