380PX-_1.JPGIl était un temps où les robots étaient méchants, en digne héritiers du monstre créé par le Docteur Frankenstein, né de l’imagination de Marie SHELLY en 1818, qui malgré la conscience du bien et du mal qui lui avait insufflé son créateur, rejeté par le monde effrayé par sa terrible laideur, finira par détruire son père. Puis vinrent Lester DEL REY, en 1938, avec Helen O’Loy qui raconte l’histoire d’une femme-robot à l’apparence si parfaite qu’elle tombe amoureuse de son créateur et Otto BINDER qui, dans sa nouvelle I, Robot et les suivantes, met en scène l’androïde Adam Link, pétri d’amour et du sens de l’honneur. En 1940, Adam pensera : « Un robot ne doit jamais tuer un être humain selon son propre libre arbitre ».

En mai 1939, Isaac ASIMOV, au cours d’un rassemblement de la Queens Science Fiction Society, fait la connaissance de BINDER et écrit sa première histoire de robot sympathique, Robbie qui sera publiée quelques semaines plus tard. Cette histoire inaugure alors son anthologie intitulée Robots dans laquelle il va, peu à peu, au fil des pages, mettre en forme les trois lois de la robotique auxquelles doivent obéir tous les robots positroniques (c’est-à-dire les machines doté d’une unité centrale en platine et iridium constituant le cerveau incluant une forme de conscience notamment grâce aux trois lois obligatoirement incorporées).

Voilà ces lois :
1.Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger.
2.Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
3.Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Elles apparaîtront rassemblées dans le roman Runaround en 1942.

Rur_1st_ed_1920.jpgCes lois n'avaient pas encore été définies lorsque l'écrivain tchèque Karel ČAPEK écrivit en 1920 la pièce de théâtre R.U.R. - Rossum's Universal Robots, créée à Prague en janvier 1921, dans laquelle il employât, pour la première fois, le mot robot, du tchèque robota, corvée, travail, créé par son frère Josej ČAPEK, peintre et écrivain.  (ci-contre la couverture de la première édition de la pièce)

Karel ČAPEK revient, dans un article paru dans Lidové Noviny - Le Journal Populaire, le 24 décembre 1923, sur la genèse du mot :

« Zmínka prof. Chudoby o tom, jak se podle svědectví Oxfordského slovníku ujalo slovo robot a jeho odvozeniny v angličtině, mne upomíná na starý dluh. To slovo totiž nevymyslel autor hry RUR, nýbrž toliko je uvedl v život. Bylo to tak: v jedné nestřežené chvíli napadla řečeného autora látka na tu hru. I běžel s tím zatepla na svého bratra Josefa, malíře, který zrovna stál u štafle a maloval po plátně, až to šustělo.
"Ty, Josef," začal autor, "já bych měl myšlenku na hru."
"Jakou," bručel malíř (opravdu bručel, neboť držel přitom v ústech štětec).
Autor mu to řekl tak stručně, jak to šlo.
"Tak to napiš," děl malíř, aniž vyndal štětec z úst a přestal natírat plátno. Bylo to až urážlivě lhostejné.
"Ale já nevím," řekl autor, "jak mám ty umělé dělníky nazvat. Řekl bych jim laboři, ale připadá mně to nějak papírové."
"Tak jim řekni roboti," mumlal malíř se štětcem v ústech a maloval dál. A bylo to. Tim způsobem se tedy zrodilo slovo robot; budiž tímto přiřčeno svému skutečnému původci ».


« La note du professeur CHUDOBA au sujet de l'entrée en usage en anglais du mot robot et de ses dérivés d'après le témoignage du dictionnaire d'Oxford me rappelle une vieille dette. Le mot n'a en effet pas été inventé par l'auteur de la pièce RUR, il lui a seulement donné vie.
Ça s'est passé comme ça : dans un moment d'inattention, l'auteur trouva le sujet de la pièce. Il courut avec l'idée encore fraîche chez son frère Josef, le peintre, qui était sur un escabeau et peignait une toile à l'en faire frémir.
« - Dis, Josef, a commencé l'auteur, j'aurais une idée pour une pièce.
- Laquelle ? » a marmonné le peintre (il a vraiment marmonné car il avait en même temps, à la bouche, un pinceau).
L'auteur le lui dit le plus brièvement possible.
« - Alors écris-la », dit le peintre sans sortir le pinceau de sa bouche ou arrêter de peindre la toile. Son indifférence était presque outrageante.
« - Mais je ne sais pas, dit l'auteur, comment appeler les ouvriers artificiels. Je les appellerais bien laboři, mais ça me parait pas vraiment naturel.
- Alors appelle les robots », murmura le peintre avec le pinceau à la bouche, et il continua à peindre.
Et voila. C'est comme ça que le mot robot est né. Qu'il soit rendu à son véritable initiateur ».

Je remercie vivement Eliška pour la traduction

Considéré comme le plus grand écrivain écrivain tchèque de la première moitié du XXe siècle, il est né le 9 janvier 1890 à Male Svatonovice u Trutnova en Bohême du Nord. Un site tchèque, avec une traduction en français et en anglais, lui est consacré ICI.

Wpa-marionette-theater-presents-rur.jpgL'article en français que lui consacre Wikipedia fait de lui l'un des précurseur de la science-fiction, à travers notamment R.U.R. et La guerre des salamandres (Válka s Mloky - 1936) qui lui attirât les foudres d'Hitler pour avoir ridiculisé le national-socialisme. Ami de Tomaš Garrigue MASARYK, il revendiqua l'indépendance de son pays à la suite de l'invasion par les troupes allemandes de la Tchécoslovaquie en application des accords de Munich de 1938. La maladie l'emporta dans sa lutte le 25 décembre 1938 à Prague. Si la mort délivra Karel ČAPEK des foudres du nazisme, celles-ci s’abattirent en représailles sur son frère Josef qui subira un internement en camp de concentration à partir de 1939 et mourra en avril 1945 dans le camp de Bergen-Belsen.

Opposé à tous les totalitarisme, son article écrit en 1924 Pourquoi je ne suis pas communiste, lui vaudra une mise à l'index par les Communistes parvenus au pouvoir à Prague par le Coup (d'état) de février 1948.

428px-Male_Svato_ovice_-_brat_i__apkove.jpgLa première traduction de la pièce en français due à Hanuš JELINEK est parue dans les Cahiers dramatiques, N° 21, du 1er octobre 1924 et Jacques HEBERTOT la programma à l'affiche du Théâtre des Champs-Elysées la même année. La critique salua un « drame utopiste » selon ČAPEK « qui comptait R.U.R. parmi ses moralités allégoriques : des contes en manière d'avertissement à une humanité qui se met en danger par la poursuite aveugle de progrès techniques et de performances économiques au détriment des valeurs purement humaines » selon Brigitte MUNIER (in R.U.R., préface, Éditions Minos La Différence, 2011). (à droite, Karel et Josef ČAPEK à Male Svatonovice u Trutnova - République Tchèque)

La pièce contient un prologue et trois actes, situés dix ans après celui-là. Dans le prologue, l'auteur raconte comment ROSSUM, un savant génial mais fou, isolé sur une île, se lança « dans l'imitation de la nature » en créant un chien artificiel puis décida de reproduire l'homme « pour prouver qu'on pouvait se passer de Dieu » : le robot était né. Son neveu industrialisa la production des robots pour finalement aboutir à des ouvriers ayant le minimum d'exigences pour rentabiliser son travail au maximum. Hélène, représentante de la Ligue de l'Humanité, rend visite à l'usine ROSSUM pour vérifier si les robots sont bien traités comme des hommes dans l'espoir de les libérer de leurs conditions d'esclaves du travail.

RUR_03.jpgDix ans plus tard, Hélène et Domin, le directeur de l'usine, son mari, vont assister à la révolte des robots qui, bien que conçus avec « une étonnante intelligence rationnelle (...) n'ont pas d'âme » ont pris conscience de l'iniquité de leur conditions laborieuse et, devant l'humanité devenue oisive et avilie au point de ne plus se reproduire décident de l'anéantir.

En lisant ce texte aujourd'hui, il serait facile de regarder ČAPEK comme un visionnaire qui aurait prédit en 1920 tout à la fois le clonage animal (en attendant le clonage humain) et les ordinateurs (inventés par John von NEUMANN seulement en 1945). Mais cette pièce de théâtre va au-delà de l'utopisme de ČAPEK qui puise la puissance de son actualité dans l'absence de positionnement de l'histoire dans le temps, dans l'avenir par rapport à 1920, contrairement à WELLS ou ORWELL : l'auteur met en scène un grand classique de la tragédie, la création par un génie d'un être intelligent mais privé d'âme qui finit par lui apparaitre dans toute l'horreur de sa monstruosité. La créature, douée de raison, prend conscience de son état de supériorité mais aussi du terrible abaissement dans lequel elle est maintenue par les hommes qui ne voient en elle qu'une machine : elle sombre alors dans la révolte et déclenchez la guerre contre l'humanité.

ČAPEK est un écrivain tchèque, pétri de la culture si particulière de l'ancien royaume de Bohême, qui ne peut renier le mythe qui habite encore les rues de Prague : le Golem du Rabbi Loew de la tradition juive qui devait venir sauver la communauté agressée par le siècle. Cette légende du XVIe siècle fut remise en forme au XIXe siècle, un siècle industriel, laborieux et révolutionnaire pour dénoncer le divorce entre le progrès scientfique porté au pinacle et l'abandon de l'amélioration de la condition morale et sociale des hommes. ČAPEK avalise ce hiatus en créant le Robot, du tchèque robota, corvée et en lui assignant la tâche exclusive de délester l'homme de sa fonction travail : c'est bien pour répondre à un appétit insatiable d'accroissement de la richesse que les robots prennent la place de l'homme dans les usines pour finalement prendre sa place tout court. Si le travail a rendu l'homme esclave de son goût de la richesse, il a aussi libéré les machines de l'emprise humaine. R.U.R. est le maillon d'une longue chaîne qui commence avec Mary SHELLEY et son Frankenstein au début du XIXe siècle et se poursuit de nos jours avec le foisonnement de la science-fiction qui met en scène les combats hommes/machines.

La pièce n'est pas exceptionnelle mais elle a le mérite insigne d'avoir nommé la création de l'homme qui l'effraie sans doute le plus aujourd'hui, d'avoir donné un visage humain à une peur ancestrale : l'anihilation de la race supérieure, la race humaine. L'homme a fait une créature à son image comme Dieu a créé l'homme à son image mais l'homme a peur du monstre qu'il a face à lui, l'homme a finalement peur de lui-même. Le robot qui se croit supérieur à l'homme ne cherche qu'à lui ressembler. Le chef des robots, Damon, crie : « Il faut régner et tuer pour être comme des hommes. Lisez l'histoire ! Lisez les livres des hommes ». L'homme est face à son miroir quand il regarde le robot mais ce miroir lui renvoie non seulement son image mais surtout la noirceur de son âme perdue dans un maëlstrom d'idéologies haineuses et destructrices, d'avidité de richesses ou dans la course à un progres scientifique niant l'homme.

Aujourd'hui, au XXIe siècle, cette pièce a un écho plus puissant au tréfond de notre nature parce que nous connaissons les ordinateurs et leur développement. Bien que nous sachions que ces machines n'exécutent que ce pour quoi elles ont été programmées, une crainte indicible, sourde, se fait jour en nous, même si nous n'osons l'avouer : quel usage fera-t-on de leurs capacités ?

Un fac-simile de la pièce originale en tchèque est disponible ICI.

Radio Praha a publié en 2008 un article au sujet de la pièce. Cliquer sur Radio Praha pour l'article complet...

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